Mgr Jean-Charles Dufour, Aumônier des Servantes de Jésus-Marie
HOMÉLIE : 13 septembre 2020 – 24e dimanche ordinaire – Matthieu 18,21-35
Quand j’étais enfant et adolescent et que j’entendais cette parabole, je me disais : « on ne peut pas être plus méchant que le serviteur méchant ». Quelles sortes de conclusion tirez-vous de cette parabole ?
La première chose qu’on peut dire, c’est une parabole de la démesure.
– le serviteur mauvais doit 10 000 talents. Pour donner une idée de ce que ça veut dire, 10 000 talents, ça équivaut au salaire de 16 000 hommes pendant 10 ans ! Une dette impossible à rembourser! Le roi de la parabole n’était pas sans savoir que son serviteur ne pourrait jamais rembourser sa dette.
– Puis le serviteur se met à genoux, promet de rembourser toute la dette quitte à y passer toute sa vie. Lui aussi devait bien se douter qu’il ne pourrait jamais rembourser sa dette. C’est une promesse démesurée ! Je ne suis pas sûr que le roi devait se fier à la parole de cet homme-là !
– Pourtant, le méchant serviteur obtient une réponse qui est encore démesurée : non seulement le remboursement de sa dette, mais en plus sa liberté. Il faut dire que la loi du temps permettait à un maître de vendre un homme comme esclave quand il avait commis un vol et qu’il ne pouvait rembourser.
Si on lit cette parabole, comme quand j’étais jeune, en étant scandalisé par l’attitude du serviteur mauvais, on manque notre coup ! On passe à côté de la Parole qui nous est donnée aujourd’hui parce que la Parole de Dieu ne nous est pas donnée pour qu’on puisse porter un jugement sur les autres.
Au contraire, cette parabole, comme toutes les autres, nous est donnée pour nous apprendre quelque chose sur notre Dieu, pour nous révéler qu’il est un Père, pour nous le montrer dans toute sa perfection, pour nous dire que notre Dieu a un cœur démesuré quand il est question de pardon offert. Aujourd’hui, par exemple, la Parole de Dieu me dit que Dieu, notre Père, a le cœur infiniment rempli de pardon, qu’il est tout près de moi, qu’il m’invite gratuitement à la vie, à la liberté, à la joie… qu’il est d’une bonté qui nous donne le goût d’être bons aussi.
Si la parabole nous apprend quelque chose de nouveau, elle veut nous aider à mieux nous connaître aussi.
La deuxième partie de la parabole nous montre que celui qui vient d’être pardonné, sauvé de l’esclavage, qui vient de recevoir la vie gratuitement, celui qui, en quelque sorte, vient d’être mis au monde une seconde fois, jette un de ses compagnons en prisons pour une dette de quelques sous.
Cette partie de la parabole vient nous rappeler aujourd’hui comment on est capable d’être méchants à l’égard de nos frères et de nos sœurs, comment on n’a pas le pardon facile, qu’on ne mérite pas la bonté du Père. Cette parabole nous rappelle que nous avons besoin de la bonté de Dieu pour être bons nous aussi.
Nous sommes en présence de deux extrêmes : un Dieu qui pardonne sans mesure et un homme incapable de pardonner. Chacun et chacune de nous, nous nous situons quelque part entre ces deux extrêmes. Jésus nous invite clairement à imiter le Père qui pardonne les fautes, à chercher à être bons comme lui, « à son image », bon comme Jésus, image parfaite du Père, chemin qui peut nous faire rencontre le Père. La parabole énonce comme un principe fondamental qui doit guider les rapports entre les membres d’une communauté comme la nôtre. On a souvent de fausses conceptions du pardon. Pardonner ! Ça ne veut pas dire oublier, nier ce qui s’est passé, ou se retrouver comme c’était avant. Pardonner ! Ça ne veut pas dire nous décharger sur Dieu qui va pardonner à notre place. Le pardon, c’est un long cheminement et les étapes de la réconciliation ne sont pas toujours faciles.
C’est en découvrant combien Dieu nous pardonne que nous aurons l’audace et la générosité de tendre la main à celui ou celle qui nous a offensés. C’est en contemplant le pardon de Dieu à notre égard que nous dépasserons la rancune et la soif que nous avons parfois de « faire payer » à l’autre ses erreurs.
Il y a quelqu’un qui a dit, et je trouve ça très beau :
« La réconciliation ne se commande pas. Il faut en jeter la semence en petites graines de paix et d’amitié. Au bord des chemins où l’on rencontre son prochain, il faut laisser pousser la réconciliation. »
