Rome, 13 mars 2015  –  Carême : troisième prédication du P. Cantalamessa « Orient et Occident face au mystère de la personne du Christ »

EXTRAIT de la page 6 
Vu que nous sommes dans l’Année de la vie consacrée, je voudrais avoir une pensée spéciale pour elle. Je me permets de reprendre, à cet égard, quelques réflexions que j’avais faites, il y a quelque temps, ici même, en commentant l’encyclique de Benoît XVI «  Deus caritas est ». Dans cette encyclique, Benoît XVI affirme que l’amour de donation et  l’amour de recherche, agape et eros (ce dernier compris dans son sens noble, et non vulgaire) sont deux éléments inséparables dans l’amour de Dieu pour nous et dans notre amour pour Dieu. Dans cette reconnaissance, l’Orient a précédé l’Occident13, longtemps resté prisonnier de la thèse contraire, soit l’incompatibilité entre agape et eros14.
L’amour souffre d’une séparation néfaste, non seulement dans la mentalité du monde sécularisé, mais aussi, d’un autre coté, entre les croyants et en particulier entre les âmes consacrées. Dans le monde nous trouvons, souvent, un eros sans agapè; et parmi les croyants, une agapè sans eros. Mais l’eros sans agapè est un amour romantique, le plus souvent passionnel, qui peut même aller jusqu’à la violence ; un amour de conquête, qui réduit fatalement l’autre à un objet pour son propre plaisir et ignore tout de la dimension de sacrifice, de fidélité et du don de soi, c’est-à-dire l’agapè.
C’est agir sous l’emprise de la volonté bien plus que sous l’impulsion intime du cœur; c’est se couler dans un moule préfabriqué, au lieu de s’en créer un pour soi, unique, comme est unique chaque être humain devant Dieu. Les gestes d’amour que l’on a envers Dieu font penser, dans ce cas-là, à ces amoureux qui écrivent à leur bien-aimée, mais dépourvus d’imagination, copient leur lettre dans un manuel approprié.
L’amour vrai et intégral est une perle renfermée entre deux valves que sont l’eros et l’agapè. On ne peut séparer ces deux dimensions de l’amour sans le détruire. C’est comme cela que l’amour de Dieu, révélé dans la Bible, se présente pour nous. Il n’est pas seulement pardon, miséricorde, don de soi ; il est aussi passion, désir, jalousie ; un amour paternel et maternel, mais également conjugal. Dieu nous désire, nous donne presque l’impression de ne pouvoir vivre sans nous. Le Christ veut donc que l’amour de ses consacrés pour lui soit comme ça.
La beauté et la plénitude de la vie consacrée dépendent de la qualité de notre amour pour le Christ. Lui seul est capable de protéger contre les dérapages du cœur. Jésus est l’homme parfait ; on trouve chez lui, à un degré infiniment supérieur, toutes ces qualités et attentions qu’un homme recherche chez une femme et une femme chez un homme. Le vœu de chasteté ne consiste pas à renoncer à se marier, mais à préférer un genre de mariage plutôt qu’un autre, à se marier avec « le plus beau des fils de l’homme ». «  Est chaste celui qui chasse l’eros avec l’eros »15– écrit saint Jean Climaque – l’amour d’un homme ou d’une femme avec l’amour pour le Christ.
Concluons en écoutant l’hymne au Christ la plus ancienne, connue en dehors de la Bible, toujours en usage à l’office des Vêpres dans la liturgie orthodoxe, et dans les liturgies catholique, anglicane et luthérienne. Utilisée au moment du rite de l’allumage des lampes, à l’office du soir, elle est appelée Hymne du Lucernaire :
Joyeuse Lumière, splendeur éternelle du Père, Saint et bienheureux, Jésus-Christ. Venant au coucher du soleil, Contemplant la lumière du soir, Nous chantons le Père et le Fils Et le Saint-Esprit de Dieu. Digne es-tu en tout temps d´être loué Par de saintes voix, Fils de Dieu qui donnas la vie, Et le monde te glorifie.
13 P. Evdokimov, L’Orthotoxie, Neuchatel – Paris 1959, chap. VI.
14 
A. Nygren, Érôs et agapè, Güterslho 1937 (trad. française, Paris, du Cerf 2009).
15 
Jean Climaque, L’echelle sainte, XV,98 (PG 88,880).
TEXTE INTÉGRAL :
http://www.zenit.org/fr/articles/careme-troisieme-predication-du-p-cantalamessa-traduction-integrale